béatrice massin

Quel est votre premier souvenir de danse ?

J’ai 4 ans, à ma demande, mes parents cherchent un cours de danse pour me permettre de danser ce que je souhaite. Ma maman m’emmène voir le cours de danse. Je suis en chaussettes, avec une jupe plissée et la professeure Nina Tikanova me tend la main pour que « je rentre dans la danse » . Je rejoins le cours et je m’y sens comme un poisson dans l’eau. J’ai encore la mémoire de la barre en bois dans ma main. Intimidée, mais le plaisir est déjà là. Ce fut mon premier cours de danse classique. J’ai été l’élève de Nina Tikanova entre autres jusqu’à mes premières années de danseuse profession

Comment en venez-vous au baroque, à cette époque, à ces gestes ? Est-ce une rencontre, une révélation ?

Je serai par la suite interprète dans des compagnies contemporaines.
J’ai été interprète pour des chorégraphes comme Christine Gérard, Susan Buirge … C’est en 1983, alors que je faisais un stage avec Andy Degroat. que je rencontre Francine Lancelot, grande spécialiste de la renaissance de la danse baroque, directrice de la compagnie Ris et Danceries. Francine me propose alors de participer à sa nouvelle création « Rameau l’enchanteur »
Je suis séduite par la relation étroite entre la musique et la danse baroque.
Moi qui suis fille de musicologues, j’ai l’impression de découvrir ce rapport danse et musique dont j’ai toujours rêvé. L’apprentissage de la notation Beauchamp – Feuillet quelques mois plus tard me passionnera : sur la même page faire figurer la musique et l’espace de la danse. Alors la danse devient la représentation spatiale de la musique et la base d’un travail de création pour moi. Je deviens chorégraphe pour jouer avec cette interpénétration entre le temps musical et l’espace

Qu’est-ce que le baroque vous a appris sur votre propre corps que la danse contemporaine ne vous aurait pas dit ?

Le corps baroque selon moi est un corps en volume qui prend possession de l’espace et du temps musical.

C’est cette pensée du corps-volume qui a transformé ma façon de danser et celle de voir aussi le corps des autres. Aller à la recherche du volume, de la spirale, de la mobilité de l’espace apporte un véritable plaisir surtout lorsque l’on peut conjuguer tout cela au service d’un phrasé musical

Béatrice Massin

« aujourd’hui, poser la joie sur un plateau, c’est un manifeste. »

La joie, aujourd’hui, dans le monde tel qu’il est, est-ce un acte politique de la mettre au plateau ?

Je ne peux que citer la phrase de Deleuze:  » Le pouvoir exige des corps tristes. Le pouvoir a besoin de tristesse parce qu’il peut la dominer. La joie, par conséquent, est résistance, parce qu’elle n’abandonne pas.
La joie en tant que puissance de vie, nous emmène dans des endroits où la tristesse ne nous mènerait jamais. « 

Alors oui, aujourd’hui poser la joie sur un plateau c’est un manifeste.

Qu’est-ce que danser baroque veut dire concrètement au plateau, qu’est-ce que ça impose au corps, à l’espace, au temps ?

Dans Que ma joie demeure, il ne s’agit pas de danser baroque mais de danser tout court avec un plaisir qui se communique et se partage entre les danseurs et avec le public.

Une ampleur, une générosité du mouvement , une relation à la musique et au rythme qui procurent un véritable plaisir. Cela passe par une appropriation du baroque aujourd’hui.

Quelle est la part d’invention dans ce travail ? Jusqu’où la reconstitution historique laisse-t-elle place à quelque chose qui n’appartient qu’à vous ?

Ici la reconstitution n’a pas sa place. Nous sommes dans une création dans laquelle les interprètes ont même dans certaines séquences de la pièce une grande part de liberté.

Qu’est-ce que vous cherchez chez un interprète pour ce type de projet ?

J’aime les interprètes de Que ma joie demeure. Nous nous sommes choisis. Ils ont des personnalités différentes. J’aime voir des individus qui construisent un groupe. J’aime leurs envies, leurs appétits.
Je suis admirative de leurs énergies et de leurs généros.

Quel rapport entretenez-vous avec le répertoire ? Est-ce un héritage, un outil, un terrain de jeu ?

J’aime bien l’idée du terrain de jeu. Comment les corps d’aujourd’hui s’approprient une danse dite ancienne et comment en font-ils une danse complètement actuelle ?

Qu’est-ce qui, dans l’époque actuelle, rend la joie difficile ? Et nécessaire ?

La joie est nécessaire car elle est vitale. Je ne peux pas envisager de vivre sans cultiver la joie, le bonheur, les émotions. La musique de Bach incarne pour moi cette énergie qui est contagieuse. Elle est jubilatoire et emporte la pièce dans un moment de vitalité partagée. Il a été dit par une spectatrice que la pièce était à prescrire sur ordonnance.

Une image qui résume ce spectacle pour quelqu’un qui ne l’a pas encore vu ?

Le sourire, le plaisir des dix dangereuses ou des dix « danses heureuses », leurs visages ouverts et rayonnants.