Bastien David
Interview

bastien david
Quel est votre premier souvenir lié à la musique ?
Les premiers souvenirs liés à la musique sont évidemment ceux d’entendre mon père chanter et travailler les airs d’opéra à la maison. Et puis il y a eu la découverte du piano, qu’il avait acheté pour pouvoir travailler et donc toutes ces heures, tous ces moments passés avec cet instrument à chercher des sons, à les organiser, à tenter de retenir des mélodies. C’étaient de grands moments, à la fois de solitude et de complicité avec l’instrument.
À quel moment avez-vous su que vous feriez ça de votre vie ?
Depuis mes huit ans, c’est une passion, une obsession du son, dirais-je. On peut donc dire que j’ai très vite fait de cela ma vie, en termes de temps et d’investissement. La question du métier, de gagner sa vie, est venue un peu plus tard, à la fin du lycée : comment se professionnaliser ? Mon père m’a conseillé d’aller au conservatoire. C’était un choix essentiel.
Comment une création commence-t-elle pour vous : une image, une sensation, un mot ?
Je travaille très en amont des créations. Pour vous donner un exemple : Nous sommes Orage, que je suis en train de terminer, 706 pages A3 … , partition remise cette semaine, c’est une pièce à laquelle je pense depuis cinq ans, et dont je rêve depuis mes dix-huit ans. Le processus est donc très long. Ce sont des sensations, d’abord : qu’est-ce que l’on veut faire vivre aux spectateurs ? Quelle est l’énergie que l’on veut diffuser dans la salle ? Des rapports de sensation, d’image, de mots, tout cela se combine pour me faire ressentir intérieurement quelque chose de précis : une image, un vocabulaire, une couleur de ce que sera la pièce.
Bastien David
« Je ne considère pas l’art comme un métier, mais comme une manière d’être au monde : voir les choses, les sentir, y être sensible »
Quel est votre rituel de travail ? Vous êtes plutôt nuit ou matin, chaos ou méthode ?
Il n’y a pas vraiment de rituel, hormis celui de ne pas contraindre le travail de l’accompagner d’efforts physiques : la marche, la baignade. J’ai choisi une vie nomade : je suis en déplacement en permanence, je vis 1/3 du temps en camping-car, ce qui me permet d’être vraiment en contact avec la nature et les éléments. Le travail se partage entre tout ce que demandent les questions organisationnelles et administratives du métier compositeur et directeur artistique à la fois et la composition elle-même, qui est pour moi le moment où je considère que je travaille réellement. Ce qui est essentiel, c’est la constance : être régulier, ne pas surcharger l’agenda, avoir un esprit concentré. Le rituel, c’est finalement laisser de l’espace à la composition parce que c’est un temps sans forme prédéfinie, qui peut prendre des formes très diverses, et il faut être capable d’accueillir ces formes dans sa vie.
Quelle est la part la plus difficile du processus créatif, celle dont on ne parle jamais ?
La part la plus difficile, c’est de savoir ce que l’on souhaite dire. C’est un métier de choix, puisque toutes les possibilités sont ouvertes. La question est : lesquelles choisir ? Et choisir, c’est évidemment une mission exigeante, qui requiert une connaissance de l’ensemble des éléments, les lieux, les personnes qui travaillent, les instruments. C’est mettre la clé de voûte entre des centaines de piliers. Et c’est aussi la résultante d’un grand travail d’imaginaire : faire fonctionner cette capacité qu’a l’être humain d’explorer tous les possibles.
Qu’est-ce que ça change pour vous d’être artiste associé à une scène nationale ?
C’est une chose formidable, car c’est un enracinement en région. C’est la possibilité de rencontrer les publics, les personnes curieuses de ce processus de création, d’invention d’instruments, de construction d’une harmonie entre les gens et de les rencontrer dans la durée. Ce sera aussi l’aventure de deux créations musicales, dont l’une aura pour ambition de faire participer les habitants et les étudiants de Châteauroux. Ces rencontres sont fondamentales : elles fondent la créativité qui ressortira dans les œuvres.
Qu’est-ce qui vous met en colère ? Qu’est-ce qui vous donne de l’espoir ?
La colère est souvent liée à la tristesse, chez moi. Elle naît de voir certaines personnes exercer une forme d’autorité sur le monde, c’est-à-dire se couper de leur capacité sensible, de leur aptitude à interagir avec les choses avec souplesse et compréhension. Or toute forme d’intelligence est une forme souple ; la rudesse mène inévitablement à la rupture. Et ça me rend triste, parce que c’est gâché quelque chose. Selon ce qui est en jeu, ça peut aussi me mettre en colère : parce qu’en étouffant notre sensibilité, on peut passer à côté de sa vie, faire passer d’autres personnes à côté de la leur et détruire un monde.
Ce qui me donne de l’espoir, c’est de voir à quel point la cohérence des choses, quand l’intelligence est là, est une grande évidence et que cette évidence anime le désir : le désir de fluidité, de joie, de bonheur. Dans une salle très sombre, comme peut l’être le monde aujourd’hui, les faisceaux de lumière apparaissent avec une netteté saisissante. Et je sens une volonté très forte, chez l’humanité, de faire face à l’obscurantisme par l’intelligence et la sensibilité. Ça me donne beaucoup d’espoir de percevoir cette force de résilience.
Si vous deviez vous définir en un objet ?
Je pense que si j’étais un objet plutôt une matière, je dirais que je suis de l’eau, ou que j’essaie de l’être le plus possible. Une matière qui contient une mémoire, la mémoire des formes qu’elle côtoie ; qui cherche à comprendre le monde par cette interaction ; qui nourrit des imaginaires. Remplir toutes les fonctions que l’eau peut contenir en elle. Je ne sais pas si je peux me définir dans cette matière, mais c’est une matière à laquelle je souhaite ressembler.
Quelle est la dernière chose qui vous a fait rire aux éclats ?
Ce qui me procure une sensation intense pas forcément le rire, mais une excitation très profonde c’est quand je trouve des solutions à des problématiques qui m’animent depuis des semaines. La composition, c’est vraiment choisir ; et arriver tout d’un coup à mettre le doigt sur la solution qui semble juste, c’est résoudre quelque chose d’essentiel. Parfois ça me tient éveillé très tard dans la nuit, tellement je suis heureux. Et oui, ça peut aussi me faire rire. C’est un grand moment de joie.
Que feriez-vous si vous n’étiez pas artiste ?
Je ne peux pas imaginer ma vie sans être artiste parce que je ne considère pas l’art comme un métier, mais comme une manière d’être au monde : voir les choses, les sentir, y être sensible. Le fait d’en vivre n’est pas ce qui définit l’artiste. Je pourrais être cuisinier, jardinier, ébéniste mais je le ferais avec la même passion, la même curiosité, et le même engagement.