azylis tanneau

Vous êtes née à Châteauroux, vous avez fait Sciences Po, un master de scénario — et vous finissez par écrire des pièces de théâtre. Il y a eu un moment précis, un déclic, une rencontre, un spectacle qui a tout fait basculer ?

Je dirais qu’il y en a eu au moins trois.
Il y a eu la chance d’avoir une maman qui m’a beaucoup emmenée à Equinoxe quand j’étais enfant. Évidemment, ça a été déterminant dans l’importance qu’occupent le théâtre dans ma vie.
Il y a ensuite un drame personnel qui a tout bouleversé. J’avais 18 ans, et pour la première fois, j’avais l’impression de ne pas avoir les mots pour décrire ce qui m’arrivait. C’est là que l’écriture est arrivée, paradoxalement. La seule chose que je me sentais de faire, à ce moment-là, c’était de tenir un genre de journal intime fictionnalisé. Un texte que j’ai écrit pendant plus d’un an et qui m’a fait découvrir, de façon solitaire et intuitive, les joies de l’écriture : voir un personnage nous devancer, se transformer presque à nos dépends, mieux se comprendre et comprendre le monde, etc.
Et puis il y a eu la rencontre avec Rémy Barché, un metteur en scène d’un talent et d’une sensibilité hors normes chez qui j’ai eu la chance de faire un baby-sitting pendant mes études. Une amitié s’est liée entre nous. Il a lu ce texte, l’a mis en lecture à Théâtre Ouvert, à Paris, puis m’a passé commande d’un texte jeune public. Pour la première fois, j’ai compris que l’écriture pouvait devenir un travail. Grâce à lui, j’ai pu entendre mes textes avec un public. C’est une expérience extraordinaire. Comment ne pas vouloir persévérer après ça ?

Votre premier texte, Te reposer, vous l’avez écrit à 18 ans, persuadée qu’il dormirait pour toujours dans votre ordinateur. Qu’est-ce qui a changé entre ce moment-là et aujourd’hui dans votre rapport à montrer ce que vous écrivez ?

Ce premier texte puisait son origine dans une démarche cathartique. J’écrivais surtout pour me faire du bien. C’était une écriture brute, extrêmement intime. Je n’ai pas écrit ce texte en pensant qu’il serait entendu un jour par un public. Ce qui fait que quand c’est arrivé, j’ai été assez gênée de ce dévoilement. Depuis, j’écris des textes de fiction, très nourris d’expériences personnelles, certes, mais cachées derrière un récit. Ça me correspond mieux. Et puis avec le temps, j’ai travaillé avec différentes compagnies, vu mes textes créés, et ces passages au plateau m’ont permis de mieux comprendre certains enjeux, d’affiner ma façon d’écrire pour le théâtre, de comprendre ce que je veux défendre dans mes textes, même si c’est une recherche qui ne finit jamais.

Écrire « Chantiers en cours » pour la Cie Aour, c’est une commande. Est-ce que ça change quelque chose d’écrire pour une compagnie qui a déjà son propre univers, ses propres acteurs, son propre rapport au plateau ?

C’est d’une très grande richesse de pouvoir entrer dans l’univers d’une compagnie comme Aour. J’ai pu découvrir leur façon très particulière de travailler grâce à des premières résidences de travail autour d’improvisations, avant d’avoir écrit un seul mot. Ça m’a permis de cerner leur recherche, la façon dont ils arrivent à préserver la spontanéité, et de questionner mes propres pratiques, la place du texte dans le travail au plateau, etc. Comme à chaque fois, j’ai l’impression d’apprendre et de faire évoluer mon processus de travail au contact de l’univers de la compagnie. On cherche vraiment ensemble. Et puis c’est génial de pouvoir écrire en ayant déjà les comédien.ne.s en tête. Surtout quand il y a autant de talent dans l’équipe !

Azylis Tanneau

« C’est une grande fierté d’être associée au théâtre de ma ville natale, celui qui a forgé ma passion »

On y parle d’un village imaginaire qui n’existe nulle part, sans passé glorieux, sans rien d’unique et pourtant ses habitants décident d’inventer une histoire pour exister. Qu’est-ce que ce village dit de nous, aujourd’hui ?

Quand on grandit à Châteauroux, on apprend dès l’école qu’on se situe dans la diagonale du vide. On pourrait même se vanter d’en être le centre. Le centre du vide, du rien. Ça implique forcément des choses dans notre façon de nous construire, d’inventer une identité commune. Des villages comme celui du spectacle, il en existe partout. Ce qui est beau, c’est que les habitant.e.s de celui-ci convient la puissance de la fiction, des récits, pour sortir leur village de l’anonymat, le rendre désirable, du moins à leurs yeux.

Vous êtes autrice, vous n’êtes pas sur le plateau. Comment vous vivez le moment où votre texte quitte votre ordinateur et passe dans les corps et les voix des comédiens ?

De façon assez tranquille ! J’écris pour le plateau. La mise en scène ne m’attire pas du tout – je ne me sens nullement compétente. Par contre, j’écris pour que mes textes soient joués. Donc j’accepte le jeu qui veut que chaque équipe qui s’empare d’un texte y apporte sa patte, sa vision, même si elle ne correspond jamais complètement à ce que j’ai en tête quand j’écris. C’est normal, et incroyablement riche de voir ce que ces mots suscitent chez les autres. Souvent, j’ai l’impression de découvrir des sens nouveaux, de mieux comprendre ce que j’ai écrit. Le seul cas dans lequel l’expérience est moins agréable, c’est quand j’ai l’impression d’un contre-sens, que le spectacle que je vois ne raconte pas du tout ce que je voulais dire. Heureusement, ça ne m’est (presque) jamais arrivé ! quitte votre ordinateur et passe dans les corps et les voix des comédiens ?

Prix Godot, Grand Prix de Littérature Dramatique, traductions en allemand, italien, roumain… La reconnaissance arrive vite pour vous. Est-ce que ça met une pression sur l’écriture, ou au contraire ça libère ?

J’ai le sentiment que ce qui a mis le plus de pression sur mon écriture, c’est le moment où j’ai commencé à en vivre. Avant ça, j’écrivais dans mon temps libre, en dehors de toute contingence économique. Quand on vit de son écriture, le processus n’est plus tout à fait le même ! Les reconnaissances, elles, ont tendance à me rassurer un peu. Il y a tellement de moments de doutes et de découragement dans l’écriture que ce n’est pas désagréable de savoir que ce qu’on fait a pu toucher. Même s’il en faut plus pour déraciner un très tenace syndrome de l’imposteur !

Vous êtes artiste associée ici, à Équinoxe. Pour une autrice, qu’est-ce que ça veut dire concrètement d’avoir une scène nationale comme maison ?

C’est un honneur et un coup de pouce énorme dans le moment où je me trouve. Cela veut dire avoir un lieu qui peut plus facilement abriter des idées ou m’amener à expérimenter des choses que je n’ai pas encore faites. C’est une visibilité précieuse pour mon travail et celui des compagnies avec lesquelles je travaille. C’est aussi s’ancrer pleinement dans un endroit, y faire de nouvelles rencontres. 

Et à titre plus personnel, c’est une grande fierté d’être associée au théâtre de ma ville natale, celui qui a forgé cette passion. C’est agréable de savoir qu’on va travailler « à domicile ». Même si cela met aussi une pression supplémentaire : quand on connaît les gens, on a encore moins envie de les décevoir !